L’élection à la chefferie de la CAQ est débutée… et voici où j’en suis

L’élection à la chefferie de la CAQ est débutée… et voici où j’en suis

Je m’appelle Sylvie. Je suis francophone, politisée, engagée, ex élue municipale. Je vis en Outaouais, dans une famille bilingue, avec un conjoint montréalais anglophone parfaitement à l’aise en français. Longtemps, « mon » Québec et « son » Québec, c’était le même pays intérieur: un endroit où l’on débattait fort, mais où l’on se reconnaissait mutuellement comme pleinement chez nous.

Aujourd’hui, au moment où débute le vote pour la chefferie de la CAQ, je réalise à quel point ce contrat sous-entendu s’est fissuré. Et je ne parle pas en théorie. Je parle d’un couple mixte linguistiquement, enraciné ici depuis des générations, qui en vient à considérer sérieusement l’idée de déménager en Ontario pour se sentir respecté et en sécurité… surtout à l’hôpital.

Une famille bilingue prise dans la tempête identitaire

Mon conjoint est troisième génération au Québec. Sa famille a fait ce que l’on demande constamment aux anglophones d’ici: apprendre le français, fréquenter l’école en immersion, travailler et contribuer en français, vivre au quotidien dans les deux langues. Il parle un français solide, comprend les conversations, suit l’actualité. On pourrait dire qu’il est, dans les faits, plus « bilingue pleinement » que bien des francophones qui se débrouillent à peine en anglais.

Pourtant, il se sent aujourd’hui lésé, insulté, abandonné par son propre gouvernement. Non pas parce qu’on promeut le français – ça, il l’accepte et le soutient – mais parce que certaines lois et décisions récentes envoient le message que des services de base, auxquels il a droit comme citoyen, sont désormais conditionnels, suspects, surveillés et parfois méprisés.

Immigration, logement, tarifs: un ras‑le‑bol qui n’est pas « anti »

En même temps, je ne suis pas aveugle et insensible aux autres tensions. Je trouve injuste que des Québécois paient leur électricité plus chère que certains clients américains alimentés par la même hydroélectricité produite ici, alors qu’on sait que les exportations sont très rentables pour Hydro Québec. Je regarde les menaces de tarifs sur l’aluminium, le bois, l’énergie, et j’ai envie d’un chef qui ne se contente pas de beaux concepts, mais qui est prêt à tenir tête, à dire non, à défendre les emplois et la richesse créés ici au Québec.

Je suis aussi inquiète de la pression réelle que certains flux migratoires exercent sur le logement, les services, l’itinérance. Je ne veux pas d’un discours raciste, mais je refuse aussi qu’on banalise l’idée qu’on peut accueillir toujours plus sans regarder la capacité d’intégrer, de loger, de soigner, d’éduquer. Pour moi, parler de seuils, de capacité d’accueil, de priorités en immigration, ce n’est pas être « anti immigrant », c’est être honnête sur ce qu’un État peut vraiment faire sans casser tout le monde et sans dépasser la capacité de payer des citoyens. Les paliers supérieurs de gouvernement se sont largement déresponsabilisés, transférant une bonne part de cette pression aux villes, qui ne disposent ni de tous les budgets ni de tous les leviers.

Je veux que les demandeurs d’asile soient traités avec humanité, mais je veux aussi qu’on assume qu’il y a des limites financières, matérielles, humaines. Je veux qu’on reconnaisse que lorsque les listes d’attente explosent en garderie, en santé, en logement, les citoyens d’ici – peu importe leur origine – ressentent de l’injustice. Et si on ne nomme pas cette injustice, on laisse le champ libre aux discours les plus durs.

La santé: besoin de bousculer… sans tout casser

Comme beaucoup de Québécois, je regarde notre système de santé et je vois un chaos. Des réformes à répétition, des structures qui changent de nom, des promesses de « guichet unique » et de numérisation, mais sur le terrain, des urgences débordées, des rendez-vous introuvables, des proches épuisés.

Je vais être très concrète. Une de mes chums a passé 24 heures avec son père à l’urgence. Il est resté sur une civière dans le corridor, sans intimité, sans vraie information. Elle, comme accompagnatrice, n’a même pas eu droit à une chaise pour s’asseoir. Après 24 heures, on les a tassés dans un petit cubicule à l’urgence. Il a fini par monter à l’étage, les services sont mieux mais loin d’être idéals, mais tout ce qu’ils ont vécu avant, c’était de la survie, pas des soins dignes.

Maintenant, j’imagine la même situation, mais avec moi, à l’hôpital, en situation d’urgence; lui, mon conjoint, qui essaie de comprendre ce que les médecins disent. Si, par zèle, par peur de la loi ou par rigidité, on refusait de lui expliquer ce qui m’arrive dans la langue où il est le plus précis, l’anglais, on joue avec ma sécurité. Notre peur n’est pas théorique. Que se passe-t-il si, dans ce moment-là, il ne comprend pas tout? Si un détail échappe, si un consentement est mal saisi? Quand la langue devient un risque pour la sécurité de ta conjointe, ce n’est plus un débat identitaire: c’est une rupture du contrat social, c’est une question de vie, de mort, de consentement éclairé.

Je veux quelqu’un qui est prêt à bousculer la santé, à sortir des sentiers battus, mais pas un pyromane institutionnel. Je cherche un profil capable de faire deux choses à la fois: assumer que le statu quo est inacceptable et, en même temps, démontrer qu’il sait piloter des changements réels, mesurables, sans laisser le réseau dans un désordre permanent.

Je ne veux ni la paralysie technocratique ni la révolution improvisée. Je veux un chef qui a des preuves, un bilan qui dépasse les slogans. Parce qu’en santé, ce ne sont pas des concepts: ce sont des vies.

Ce que je recherche… et que je ne trouve pas entièrement

Si je fais une liste, mon « chef idéal » ressemblerait à ceci:

• Quelqu’un qui croit à un rapport de force assumé avec les États Unis quand nos emplois, notre aluminium, nos exportations sont attaqués par des tarifs injustes.

• Quelqu’un qui reconnaît la place des anglophones québécois, qui comprend ce que ça veut dire, concrètement, de se présenter anxieux à l’hôpital dans une langue minoritaire.

• Quelqu’un qui veut une immigration arrimée à la capacité réelle de loger, d’intégrer, de donner accès à des services de qualité — ni fermeture, ni naïveté.

• Quelqu’un qui est prêt à bousculer la santé, mais qui a un passé montrant qu’il sait livrer des résultats et non seulement brasser la cage.

• Quelqu’un qui, clairement, ne porte pas de projet de séparation du Québec, parce que je crois encore à un Québec fort dans un Canada qu’on peut – qu’on doit – bousculer sans le quitter.

La vérité, c’est qu’aucun des candidats à la chefferie de la CAQ – ni d’ailleurs des autres partis – ne coche toutes ces cases. Je me retrouve à faire ce que tant de citoyens font en silence: chercher le « moins pire », celui ou celle avec qui je peux vivre, pas celui ou celle qui me ressemble et me représente parfaitement.

Deux Québec qui s’éloignent… à l’intérieur d’une même maison

Au début, mon Québec et celui de mon conjoint étaient égalitaires. Nous partagions les mêmes références, les mêmes évidences: le français à protéger, l’importance du bilinguisme, le désir de rester ici. Peu à peu, à force de lois mal expliquées et de débats sociaux de plus en plus polarisants, qui mettent de côté certains droits fondamentaux – comme le droit de comprendre ce qui se passe à l’hôpital dans une langue qu’on maîtrise –, et de discours qui ramènent les anglophones à un bloc homogène menaçant, nos deux Québec se sont éloignés.

Il y a désormais un Québec où mon conjoint se sent de moins en moins bienvenu, malgré son effort de toute une vie pour appartenir aux deux langues. Et il y a le mien, où je continue de me battre pour le français, pour l’équité, pour une immigration mieux gérée… mais où je refuse qu’on piétine la dignité de celui avec qui je partage plus de 37 années de ma vie.

Cette rupture sociale, nous la vivons dans notre salon, dans la façon dont on parle d’un rendez-vous médical, d’un projet de déménagement possible, d’un vote à une chefferie. Nous ne sommes pas seuls. Il y a des milliers de couples, de familles mixtes, qui portent sur leurs épaules cette tension entre protection légitime de la langue et sentiment d’exclusion.

Voter avec la tête… et avec la réalité de notre couple

Au moment de glisser mon bulletin pour la chefferie de la CAQ, je n’ai pas la prétention de trouver le candidat parfait. Je sais que je devrai sacrifier quelque chose: un peu de dureté sur les tarifs ou sur l’immigration, ou un peu de confiance quant aux droits concrets de mon conjoint à l’hôpital.

Ce que je refuse, par contre, c’est de voter comme si notre réalité n’existait pas. Je vote comme francophone attachée au français, mais aussi comme conjointe d’un anglophone qui a fait l’effort d’être pleinement d’ici, qui aime son Québec et qui en était plus que fier. Je vote en pensant au jour où il devra, peut-être, défendre mes intérêts en situation d’urgence, dans une langue où il doit être entendu et compris.

L’élection à la chefferie commence, et voici où j’en suis: au croisement de deux Québec qui s’aiment, mais qui se comprennent de moins en moins. Mon vote ne réglera pas tout. Mais il sera, au moins, fidèle à cette complexité qui est trop souvent absente des discours officiels.

Bonne chance à nous tous aux prochaines élections provinciales!

Entreprise

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