Les partis politiques municipaux : oasis pour les élu·es ou prise d’otage de nos institutions?
Quand les partis protègent… ou enferment
Au municipal, les partis politiques ne sont pas permis dans la majorité des provinces canadiennes. Le Québec fait exception, avec Montréal, Laval, Québec et Gatineau comme principaux foyers de partis actifs. Pour certaines personnes, notamment des femmes, ces partis peuvent offrir un réconfort essentiel : sentiment d’appartenance, accompagnement, entraide.
Mais est-ce vraiment la règle? Ou l’exception?
Avec 156 partis et équipes politiques en 2021 au Québec, je crois que la question se pose. Et pourtant, malgré cette abondance apparente, seuls 14 % des élu·es municipaux·ales du Québec étaient officiellement affiliés à un parti ou à une équipe, selon les données du ministère des Affaires municipales et de l’Habitation, citées par Radio-Canada en 2024 (Radio-Canada, 2024†https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1993153/politique-municipale-elus-demission†L1-L5).
Des partis ou des « équipes » sur mesure?
De plus en plus, on voit surgir des « équipes » montées autour d’une figure dominante. Il ne s’agit pas de partis au sens classique du terme, avec une idéologie, des membres, un vote interne. Non. Ce sont des regroupements à court terme, souvent fondés sur la vision (ou l’égo) d’une seule personne. Et comme ils sont peu institutionnalisés, ils disparaissent généralement avec elle.
Ce modèle est fragile, comme nous l’avons vu lors de la retraite du maire de Québec, Régis Labeaume. Nonobstant la préparation de la relève, la nouvelle Équipe qui assurait la continuité s’est vite effritée avec le départ de 9 élus sur une équipe de 14, avant même la première élection de l’équipe Marie-Josée Savard.
À l’inverse, les partis provinciaux et fédéraux, avec tous leurs défauts, ont des structures permanentes, une idéologie claire, un réseau d’appui et une certaine reddition de comptes.
Mais ces gros partis protègent-ils mieux la santé mentale et l’équilibre de leurs élu·es? Pas forcément. Le whip n’est jamais bien loin pour faire respecter la ligne de parti. Gare aux réfractaires ou à ceux qui menacent la stabilité de l’image. L’exemple frappant reste celui de Jody Wilson-Raybould, ex-ministre fédérale, qui a dénoncé publiquement les pressions indues du cabinet du premier ministre — une démonstration éclatante du poids de la ligne de parti, même au détriment de l’éthique.
Les partis politiques sont avant tout des machines électorales et stratégiques. Peu sont conçus pour prendre soin de l’humain derrière l’affiche. Encore aujourd’hui, de nombreux élu·es, même avec une équipe, vivent une profonde solitude. À preuve : les démissions s’accumulent dans toutes les provinces.
Des démissions en hausse : malaise systémique?
Selon le même article de Radio-Canada, le nombre de démissions en cours de mandat a doublé entre 2017 et 2023, passant de 412 à 835, un chiffre révélateur d’un malaise systémique (Radio-Canada, 2024†https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1993153/politique-municipale-elus-demission†L5-L10).
En Colombie-Britannique, les récents cas à Surrey et à Vancouver soulèvent aussi des questions sur la gouvernance municipale dans un contexte de partis : conflits internes, pressions partisanes, contrôle des communications. Même là où les partis sont autorisés, leur fonctionnement peut nuire à la transparence et au climat de travail des conseils municipaux.
Le cri du cœur d’une ancienne conseillère
À Vancouver, une ancienne conseillère municipale, Andrea Reimer, a pris la plume en 2023 pour dénoncer l’écart entre les promesses de solidarité d’un parti et la réalité vécue à l’interne :
« J’ai été élue sous une bannière qui promettait l’ouverture, mais j’ai vite compris que le message devait d’abord passer par le cabinet du maire. »
Un témoignage poignant qui montre que l’illusion d’une équipe soudée peut parfois masquer un climat politique étouffant.
Combien de fois entend-on dans les coulisses que le vote est imposé et que les conséquences d’une dissidence pourraient entraîner le retrait du parti? Imaginez l’état d’âme d’un élu qui se retrouve face aux médias, aux anciens collègues, et à l’administration : rejeté, isolé, puni… simplement pour avoir voté avec sa conscience.
L’enjeu : la crise de la représentation
Dans un contexte où la moitié des municipalités au Québec n’avaient pas de course électorale en 2021, où des sièges sont restés vacants faute de candidatures, et où plusieurs provinces connaissent des vagues de démissions, il est légitime de se demander :
- Est-ce que nos structures politiques municipales donnent envie de s’engager ou de fuir?
- Qui prend soin des gens qui acceptent cette responsabilité publique?
- Sommes-nous témoins d’une perte de démocratie dans notre propre pays?
La politique et le coût final pour le citoyen
Au Québec, les partis politiques municipaux reçoivent une compensation monétaire pour chaque siège occupé. Cette somme est censée assurer le bon fonctionnement du parti.
Mais est-ce que tous les élus y ont droit? La réponse est non.
Un maire élu sans majorité, même à la tête d’une ville, reçoit moins d’argent qu’un parti d’opposition majoritaire.
-En 2021, un parti pouvait recevoir jusqu’à 60 000 $ de financement public simplement pour avoir plus de sièges… même s’il n’avait pas la confiance des électeurs pour la mairie.
Pendant que l’indépendant·e rame pour faire avancer des dossiers, le parti d’opposition peut embaucher des stratèges avec nos taxes. Comment peut-on encore prétendre que le financement reflète la volonté populaire?
Et le mode de scrutin dans tout ça?
Un certain réconfort pour les Québécois : contrairement aux citoyens de Vancouver, qui doivent composer avec un système de scrutin à vote multiple (block vote), souvent confondu avec un scrutin proportionnel, le Québec utilise un système plus simple, mais tout aussi imparfait. Là-bas, les électeurs peuvent cocher plusieurs noms sur un même bulletin, une situation réservée que pour les petites municipalités au Québec — mais ça n’assure en rien une représentation équitable. Les mieux financés et les plus connus gagnent presque toujours.
La question du mode de scrutin revient sans cesse dans le débat public. Qu’il s’agisse de scrutin proportionnel mixte, de représentation par liste, ou de tout autre modèle, plusieurs alternatives sont utilisées ailleurs dans le monde.
Et pourtant, malgré les promesses, rien ne bouge.
À suivre dans mon prochain article : « Réformer le mode de scrutin municipal : pour qui, pour quoi? »
Conclusion : Et si on prenait soin des élu·es?
Dans les autres provinces canadiennes, les partis politiques municipaux n’existent pas officiellement. Résultat? Aucun financement public à gérer, et les allégeances se forment dossier par dossier.
Aujourd’hui on s’accorde, demain on s’oppose.
Est-ce mieux? Pire? Disons que les deux systèmes ont leurs failles.
Mais ce qui est le plus marquant dans tout ce débat, c’est l’absence flagrante de considération pour le bien-être des élu·es municipaux. La santé mentale, l’isolement, l’épuisement sont des réalités ignorées, banalisées ou perçues comme un manque de « solidité ».
Et pourtant…
La politique municipale, ce n’est pas censé être une saison de Big Brother Célébrités version Hôtel de Ville : stratégies de couloir, éliminations silencieuses, caméras manquantes… et pas un sou de prime à la fin. Ce sont de vraies personnes, élues pour de vraies raisons, qui prennent de vraies décisions pour nous tous. Elles méritent mieux qu’une ambiance de télé-réalité sans les projecteurs.
On parle beaucoup de sauver la démocratie.
Mais si on veut la sauver, il faudra d’abord sauver celles et ceux qui la portent.
Sylvie Goneau
