Quand le climat politique devient toxique : et si l’on avait mieux préparé nos maires?
🚨 Et si la prochaine mairesse ou maire de votre ville quittait avant la fin de son mandat?
Il y a une épidémie silencieuse qui frappe les hôtels de ville au Québec : celle des démissions précoces.
Il est temps de préparer l'entrée des élues au Québec et ailleurs au pays, pour ne pas répéter les erreurs du passé.
Depuis 2022, le Québec — et plusieurs autres régions du Canada — assiste à une vague de démissions municipales sans précédent. Derrière chaque départ, il y a une personne, une histoire. Mais quand ces départs deviennent récurrents, une question s’impose : avons-nous bien préparé nos élu·es au rôle qu’ils doivent jouer?
Et plus encore : avons-nous donné aux femmes les ressources nécessaires pour durer, et non seulement entrer en politique?
Le cas emblématique de Gatineau
Prenons un exemple concret. France Bélisle, première femme mairesse de Gatineau, a quitté ses fonctions en février 2024, après seulement deux ans et demi de mandat. Sa démission a entraîné une élection partielle coûteuse, paralysé l’appareil municipal et laissé une impression d’inachevé. Depuis son départ, les médias rapportent que le « climat toxique » dénoncé semble avoir disparu. Ce constat dérange.
Ancienne dirigeante de Tourisme Outaouais, communicatrice aguerrie et gestionnaire d’expérience, elle n’avait toutefois aucune expérience pratique de la politique avant de se présenter comme candidate indépendante à la mairie de la quatrième ville du Québec. Et ça change tout.
Dès le début, elle a dû affronter un système politique complexe, des enjeux multiples et un ensemble d’élus aux visions et valeurs divergentes. Dans son livre L’heureuse élue, elle décrit une réalité dure, solitaire, voir brutale. Être maire, ce n’est pas diriger comme une PDG. Même une mairesse ne compte que pour un vote au conseil — et ce vote ne suffit pas à gouverner.
Être maire, c’est bâtir des alliances, négocier, écouter, comprendre les dynamiques de pouvoir. C’est dans les couloirs que ça se joue, pas juste dans les microphones.
Aujourd’hui, madame Bélisle siège parmi les expertes en gouvernance municipale. Pourtant, elle n’a pas été en mesure de compléter son mandat. Ce n’est pas un blâme, mais un constat. Une question essentielle survient : et si elle avait été mieux accompagnée dès le départ?
Et si France Bélisle avait eu accès à une coach expérimentée? Et si quelqu’un l’avait :
- préparée aux conflits inévitables;
- informée sur les dynamiques internes du conseil municipal;
- aidée à distinguer les attaques personnelles des enjeux politiques;
- guidée dans sa posture, son positionnement, ses décisions stratégiques?
Peut-être que l’histoire aurait été différente. Pour elle. Pour Gatineau. Pour toutes les femmes qui l’avaient vue comme un modèle.
Ce n’est pas un cas isolé
Une analyse de 25 démissions de maires entre 2022 et 2025 révèle une tendance préoccupante :
- 65 % étaient des néophytes politiques sans expérience municipale préalable;
- plusieurs ont invoqué des raisons personnelles ou professionnelles;
- plus du tiers ont cité un climat hostile ou une mauvaise compréhension du rôle comme facteur principal.
Ce ne sont pas des anecdotes. Ce sont les symptômes d’un système qui échoue à préparer adéquatement celles et ceux qu’il appelle à diriger. Et ce phénomène dépasse les frontières québécoises.
À Ottawa, des conseillères ont quitté leur poste à la suite de harcèlement numérique. À Montréal, la mairesse Valérie Plante a annoncé qu’elle ne sollicitera pas de troisième mandat — mais elle s’était engagée à terminer son deuxième, ce qu’elle a fait avec brio.
Le pont entre expérience et endurance
Valérie Plante représente un exemple révélateur de ce que permet une préparation politique rigoureuse. Avant de devenir mairesse en 2017, elle avait été conseillère municipale pendant quatre ans, élue dans l’arrondissement de Ville-Marie. Elle a gravi les échelons de son parti, Projet Montréal, jusqu’à en devenir cheffe, remportant la course à la direction contre le fondateur même du parti.
Première femme élue à la mairie de la métropole québécoise, elle a dû naviguer dans un environnement médiatique et politique parmi les plus exigeants du pays — crise du logement, itinérance, transport, pandémie, relations tendues avec le gouvernement provincial. Malgré les critiques, elle a tenu bon grâce à une vision articulée autour de la mobilité durable, de l’équité sociale et de la transparence.
À la fin de son second mandat, en 2024, elle annonce ne pas se représenter — non pas à cause d’un effondrement ou d’un climat devenu ingérable, mais parce qu’elle considère avoir donné ce qu’elle pouvait au poste. Et surtout, elle aura mené ses deux mandats jusqu’au bout, dans un contexte politique parmi les plus durs du pays.
Cette lucidité et cette endurance ne sont pas le fruit du hasard. Elles sont le résultat d’une préparation et d’une expérience politique acquise.
Le contexte canadien : Dianne Watts
À l’autre bout du pays, Dianne Watts, mairesse de Surrey (Colombie-Britannique), a dirigé pendant plus d’une décennie. Avant d’occuper cette fonction, elle avait été conseillère municipale pendant neuf ans. Elle ne s’est pas contentée de se greffer à un appareil existant : elle a fondé Surrey First, un mouvement politique municipal centré sur la gouvernance non partisane et les enjeux locaux.
Sous sa direction, Surrey a lancé un registre des lobbyistes, une politique de dénonciation interne, des programmes sociaux comme un fonds de 9 M$ pour l’itinérance, et des investissements massifs dans les infrastructures communautaires et culturelles. Ce n’était pas qu’une gestion technocratique : c’était une gouvernance incarnée, enracinée dans une lecture claire des besoins collectifs.
Réélue avec 80 % des voix en 2011, elle a quitté la politique municipale après trois mandats — non pas en raison de tensions internes ou d’un climat hostile, mais par ambition d’élargir son impact au fédéral.
Son exemple montre que la longévité politique ne repose pas seulement sur la personnalité, mais sur une préparation politique structurée, un réseau solide, une équipe cohérente et une compréhension des rouages internes.
Ces deux femmes illustrent une chose simple : diriger une grande ville sans expérience politique est une recette à haut risque.
Ce qui frappe aussi, tant dans le parcours de Valérie Plante que dans celui de Dianne Watts, c’est qu’elles n’étaient pas seules. Toutes deux dirigeaient des formations politiques municipales — Projet Montréal pour l’une, Surrey First pour l’autre — leur offrant une structure, une équipe, une discipline de message, mais surtout, un ancrage collectif dans un environnement politique souvent brutal.
Ce n’est pas une coïncidence. À l’inverse, plusieurs élu·es néophytes qui quittent rapidement — pensons à France Bélisle à Gatineau ou Mélanie Clavet à Petite-Vallée — fonctionnaient en dehors des partis, sans caucus, sans garde rapprochée. Elles ont dû affronter les tempêtes seules, sans bouclier politique.
Est-ce à dire qu’un parti politique s’avère nécessaire pour survivre à la mairie d’une grande ville? Que la démocratie municipale actuelle punit l’indépendance? Ou est-ce que l’esprit d’équipe structurel est un facteur de longévité?
Et en l’absence d’un parti politique, le recours à un coach devient-il encore plus pertinent pour assurer un accompagnement stratégique et humain?
La politique, comme les affaires : on n’improvise pas
Dans le monde entrepreneurial, personne ne remet en question l’utilité d’un coach. Pour mieux diriger, mieux communiquer, traverser des crises ou éviter l’épuisement, on s’entoure. Pourquoi ne pas offrir le même soutien en politique?
Le coaching politique, ce n’est pas une mode. C’est une réponse humaine et stratégique à des défis bien réels :
- gestion de crise;
- communication sensible;
- mobilisation d’équipe;
- résilience émotionnelle;
- navigation des dynamiques de pouvoir.
Contrairement à une formation ponctuelle, un coach agit sur l’humain derrière l’élu·e. Il aide à se poser les bonnes questions, à prendre du recul et à durer dans un système souvent plus exigeant qu’on ne l’imagine.
Sur dix femmes que je rencontre, au moins trois ont déjà envisagé la politique. Une seule franchit le pas — souvent après une vraie conversation. C’est ce qu’une coach avec expérience politique peut offrir : un appui, une oreille, des outils et la confidentialité.
Propositions concrètes : du réalisme, pas du cynisme
- Dans les grandes villes: Un mandat politique préalable (comme conseiller municipal ou commissaire) devrait être obligatoire avant de se présenter à la mairie. Une sorte d’internat politique pour apprendre avant de gouverner.
- Dans les petites municipalités: Là où les candidats sont souvent issus du milieu citoyen ou entrepreneurial, un accompagnement professionnel obligatoire devrait être offert dès le début du mandat. Et pas juste une séance d’accueil. Un coach politique certifié.
Qui devrait certifier les coachs? L’État provincial? L’Union des municipalités du Québec? Un ordre professionnel? C’est notre prochain défi.
Et si on arrêtait de perdre des femmes brillantes?
Dans L’heureuse élue, France Bélisle confie : « Je suis redevenue une simple humaine. » Un cri du cœur, oui. Mais laissons de côté les préjugés : toutes et tous les élu·es demeurent avant tout des êtres humains! Penser le contraire, c’est croire que poser son visage sur une affiche politique rend la personne intouchable, à l’abri des attaques.
Jean Chrétien l’avait résumé avec franchise. Quand on lui demandait si les attaques ne le touchaient pas, il répondait :
« Il n’y a pas un espace de mon corps qui n’a pas de cicatrice. »
Une image forte : la politique laisse des marques — physiques ou émotionnelles — sur toutes celles et ceux qui s’y engagent.
On entend souvent que la politique s’avère particulièrement difficile pour les femmes, et qu’il faut l’adoucir pour elles. C’est peut-être vrai. Mais je crois que la première étape ne consiste pas à adoucir la politique, mais à mieux préparer nos élues et élus — femmes et hommes — pour qu’ils sachent dès le départ à quoi ils s’exposent et qu’ils possèdent les ressources pour encaisser, rebondir et durer.
Car changer le monde politique, ce n’est pas seulement une affaire de réformes institutionnelles. C’est aussi un projet d’éducation sociale, pour que la société reconnaisse que le leadership n’est pas une cape d’invulnérabilité.
C’est un métier noble qui exige des compétences, de la résilience et un accompagnement. Et si on investissait autant dans la préparation des leaders municipaux qu’on le fait pour les entrepreneurs ou les athlètes? Ce serait peut-être le meilleur retour sur investissement démocratique que le Québec et les autres municipalités canadiennes pourraient se permettre.
Sylvie Goneau
